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FORUM PUBLIC - Expositions anatomiques : jusqu'où peut-on aller ?
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Exposition anatomique : jusqu’où peut-on aller?
Mercredi 23 mai 2007
Forum public de 19 h 30 à 21 h 30
Animé par Anne-Marie Dussault

Panélistes :

  • Régis Olry, professeur à l’UQTR, anatomiste et spécialiste en plastination
  • André Beauchamp, éthicien, théologien, spécialiste en consultation publique, ex-président de la Commission de l’éthique de la science et de la technologie
  • Antoine Robitaille, journaliste au Devoir et auteur d’un livre à paraître sur le transhumanisme, le posthumanisme et le cyborgisme (Le nouvel homme nouveau, Boréal)
  • Serge Bouchard, anthropologue et animateur de l'émission Les chemins de travers à la radio de Radio-Canada
  • Édith Deleury, juriste, professeure émérite à la faculté de droit de l’Université Laval, présidente de la Commission de l’éthique de la science et de la technologie

Le mercredi 23 mai 2007, dans le cadre de l’exposition Le Monde du corps 2, s’est tenu au Centre des sciences un forum dont l’objectif était de donner la parole au visiteur. Près de 160 personnes se sont réunies pour réfléchir, collectivement, aux enjeux et limites soulevés par l’exposition.

 

Capsules vidéo
Les liens ouvrent de nouvelles fenêtres.

Capsule 1
Serge Bouchard et André Beauchamp font part de leurs premières impressions sur l'exposition.

Capsule 2
Serge Bouchard évoque des leçons d'anatomie de l'histoire.

Capsule 3
Le public, Edith Deleury et Régis Olry échangent sur la question du consentement au don de corps.

Capsule 4
Le public, Edith Deleury, Michel Groulx (porte-parole du Centre des sciences de Montréal) et Régis Olry se questionnent sur l'accès à l'exposition et la démocratisation des connaissances.

Capsule 5
Le public et André Beauchamp évoquent ce que l'exposition fait vivre au visiteur.

Capsule 6
''Authenticité... jusqu'ou peut-on aller ?'', s'interrogent le public, Régis Olry et Antoine Robitaille.

Capsule 7
Le public, Serge Bouchard et Régis Olry échangent sur le thème de la mort et de la curiosité.

Capsule 8
Le mot de la fin des panélistes


Unanimité sur la mission pédagogique de l’exposition
Le public s’est entendu, ce soir là, sur l’intérêt pédagogique de l’exposition. On apprécie le détail des représentations anatomiques, les connaissances médicales transmises par les organes malades (poumons, cœur). Selon une personne de l’assistance, le corps humain nous fascine depuis que nous sommes enfants mais ce qui est frappant dans l’exposition : « c’est de voir à quel point on tient le corps pour acquis : on marche, on danse, on saute jusqu’au moment où on a un accident (…), et on ne peut plus ». Dans l’exposition, « on voit le côté extraordinaire de ce corps. Tout est là, il ne manque rien, tout fonctionne, tout est extraordinaire ».

André Beauchamp, éthicien, se demande toutefois si la mise en scène des corps, l’aspect « performatif », spectaculaire est nécessaire. Pour lui, l’exposition « n’est pas que le reflet de la réalité. C’est une reconstruction de la réalité. C’est comme des sculptures faites avec de la chair humaine (…) c’est une image qui est volontairement construite ». Anne-Marie Dussault demande alors si cette mise en scène peut servir l’informatif. D’après André Beauchamp, il est trop tôt pour le savoir : « il faudra voir sur le long terme ».

Une personne du public pose la question suivante : pourquoi ne pas se servir de reproductions anatomiques entièrement faites de plastique? Selon Régis Olry, ancien collaborateur de Gunther von Hagens, s’il y avait « seulement des vitrines avec des cœurs, des intestins, (…) il y aurait moins d’attirance ». Il semble que la mise en scène, en créant l’émotion, concourt à l’intérêt du public, à la transmission des connaissances.
Serge Bouchard, anthropologue, affirme que « la vulgarisation, c’est toujours un spectacle ». L’exposition, en ce sens, est une « bonne vulgarisation ».

Faire de l’argent avec la mort?
Une des questions de l’assistance porte sur l’aspect commercial de l’entreprise de Gunther von Hagens. Une personne s’interroge : y-a-t-il une réelle démocratisation des connaissances lorsque le billet d’entrée est à 25 $? Selon elle, « est-ce qu’on ne renforce pas les inégalités, est-ce qu’on ne s’adresse pas seulement à une population déjà bien nantie culturellement et intellectuellement »?

En calculant une moyenne de  20 $ par personne (25 $ par adulte) pour les frais d’entrée, on imagine les revenus générés par 20 millions de visiteurs! Pour André Beauchamp, il serait intéressant de rendre public le bilan financier de l’Institut de plastination. Loin de lui reprocher de mener une entreprise lucrative, il souhaiterait avoir accès à l’information. Fait-il des profits? Si oui, pourquoi n’y-a-t-il pas de ristourne versée à la famille? De l’argent est-il donné à des organismes sociaux? Michel Groulx, du Centre des sciences de Montréal, précise qu’il y a certes d’importants revenus mais que les coûts liés à la plastination, puis à la réalisation de l’exposition sont aussi très importants. Régis Olry renchérit en parlant des réinvestissements du Dr von Hagens dans de nouveaux projets.

Anonymat et insensibilité?
Selon André Beauchamp, alors qu’une visite au salon mortuaire le renvoie à une relation personnelle avec le mort, crée de l’émotion, il n’a pas ressenti cela dans l’exposition. « C’est comme si ce corps asséché, ce corps reconstitué, ce corps mis en scène ne correspondait pas à mon expérience de ma corporéité », dit-il. Les corps exposés semblent anonymes. Dépourvus de visage, on ne peut les reconnaître : la relation ne s’instaure pas de manière émotive entre le visiteur et le plastinat. Pour certains visiteurs, les corps sont trop propres, trop parfaits pour être perçus comme de vrais individus. Pas de corps voûtés, seulement des corps athlétiques mis en scène de manière esthétique. Il est parfois facile d’oublier qu’on a affaire à de « l’authentique »! Ceci fait dire à certains panélistes et visiteurs que, finalement, le plus troublant a été cette insensibilité lors de la visite. Nombreux étaient ceux qui avaient des appréhensions avant de voir l’exposition. Ces appréhensions semblent s’être envolées dès la découverte des spécimens anatomiques. Serge Bouchard dit que, finalement, il n’a pas fait le lien entre ce qu’il voyait et l’être humain.

Édith Deleury, juriste, exprime toutefois un questionnement quant à la définition des corps dans l’exposition. On parle de spécimens et non pas de cadavres. Est-ce que la seule intervention technique de la plastination suffit pour enlever à ces corps leur dimension personnelle? Selon Édith Deleury, les spécimens «n’ont pas de visage (..), n’ont plus d’identité, mais il y a quand même dans l’exposition des éléments un peu perturbateurs ». La présence de cheveux par exemple, nous donne « l’impression d’être plus en contact avec quelqu’un qui a une identité ». Dans le fait que les fœtus n’avaient pas été dépecés, « il y avait quelque chose de plus humain ».

Une personne de l’assistance suggère que « cette exposition nous présente davantage la machine. Elle ne parle pas de l’homme, de l’âme. »Mais une pièce de l’exposition l’a bouleversée : « C’est quand il y a les tranches à la verticale et on voit une partie du visage : on pourrait reconnaître la personne. Ça, ça nous heurte (…) ça pourrait être nous (…) il vaut mieux ne pas trop personnaliser, en faire n’importe quoi de ce corps. Il y a quelque chose de sacré dans le corps. Il y a une frontière qu’il ne faudrait pas dépasser. »

Le témoignage de M. de Carufel, photographe, est venu enrichir cette réflexion. Ce dernier a photographié l’artiste Francine Gagnon, atteinte du cancer du poumon, tout au long de l’évolution de sa maladie. Mme Gagnon, décédée récemment, voulait que ces photos soient diffusées après sa mort, et que ses poumons et son cœur soient également exposés. Selon M. de Carufel, l’artiste souhaitait ajouter « une dimension personnelle et intense à l’exposition ». Son intention était de « faire réfléchir les gens sur le déni de la maladie ». André Beauchamp commente en disant que, dans l’exposition de Mme Gagnon, la relation est personnelle, le visiteur a affaire à la « mémoire de la personne » alors que dans Le monde du corps 2, c’est anonyme. « J’ai l’impression de rentrer dans un musée préhistorique, avec des ossements… »

Vers un corps idéal
Selon une personne du public, « on se distancie beaucoup des corps qui sont présentés dans l’exposition parce qu’ils sont dans des positions de performance extrême. On a des danseuses, des contorsionnistes, (…), des joueurs de soccer, et si on avait simplement quelqu’un qui dormait, ou une personne âgée voûtée, on aurait plus ce rapport. Cette exposition continue à communiquer autour du corps machine, de la performance extrême, de l’exploit, un peu comme un idéal et ça, ça m’a dérangé. »

Serge Bouchard va dans le même sens. Pour lui, l’exposition pose la question de notre rapport au corps. « Nous sommes une société obsédée par le corps et par la pérennité du corps. Nous avons ce fantasme du non-vieillissement. » L’exposition, en ne montrant que des corps jeunes et athlétiques, concourt à créer cette image parfaite du corps humain.

Un rapport à la mort
Serge Bouchard situe la démarche des personnes ayant donné leur corps au Dr Von Hagens dans une société où l’individu prime. Il fait un rapprochement entre ces donneurs et les pharaons égyptiens. « Moi, je suis le pharaon, je ne veux pas disparaître (…) Aujourd’hui tout le monde pourrait se déclarer pharaon. On glisse vers un nouvel ordre funéraire où on voudrait se conserver physiquement sans jamais disparaître. » André Robitaille, journaliste, renchérit : « à part les momies et peut-être Lénine dans son mausolée, jadis, on n’avait pas ce type de personnage qui résistait au temps. Il va falloir se poser la question : à quoi ça va servir? Est-ce qu’il n’y aura pas des gens qui seront tentés d’en faire une des options après l’incinération, l’enterrement (…) pour demeurer et s’exposer dans le salon familial pour l’éternité ?! »

Dans le même ordre d’idée, Édith Deleury pense que l’exposition livre un message erroné sur la mort. En montrant des corps mis en scène, dépourvus d’odeur, de sang, on magnifie la mort ou on l’occulte. Elle n’existe pas telle qu’elle est vraiment.

De quel droit?
Un membre du public s’interroge sur la dimension juridique de la démarche. Dans quelles conditions la plastination d’un corps est-elle acceptable? Est-ce que la famille peut s’objecter?
André Beauchamp remarque qu’on peut donner son corps à la science mais « ceci sous-entend qu’on ne peut peut-être pas le donner à l’esthétique, à l’art ». Selon Édith Deleury, « au Québec, la loi permet d’offrir son corps à des fins scientifiques. Selon le code civil, on doit respecter la volonté du défunt dans la mesure du possible. » Régis Orly explique que dans les cas où la famille émet des réticences sur la plastination d’un de ses membres, il ne s’oppose pas à la famille.

Que la famille soit d’accord ou non, la question du consentement éclairé du donneur se pose : selon Édith Deleury, « ça pose aussi la question des motivations des personnes : est-ce que c’est vraiment à des fins scientifiques, est-ce qu’il n’y a pas derrière cette volonté, un désir de pérennité, d’immortalisation »?

Mots de la fin
En guise de conclusion, trois mots-clefs ont été cités par les panélistes.
Antoine Robitaille remarque que personne n’avait prononcé le mot âme. Pour parler du corps, on a parlé de machine. « On est radicalement cartésien. » Pour André Beauchamp , l’exposition se présente « comme une exposition du corps, elle ne veut pas scruter les dimensions spirituelles du corps ».

Serge Bouchard retient de cette soirée la force de la réflexion collective : « on parle beaucoup d’individuation, d’insensibilité, mais ce soir plusieurs personnes sont venus réfléchir collectivement et c’est ça, l’espoir de notre humanité ».

Enfin, Régis Olry fait remarquer que le mot qui est revenu le plus souvent est fascination. Il met de l’avant que ce mot a un double sens : « le lièvre peut être fasciné par les feux d’une voiture »! Selon lui, on remet peu en question l’aspect pédagogique, scientifique de l’exposition. On soulève des questions éthiques. Mais l’exposition « constitue une phénomène de société qui nous confronte à nous-mêmes. Le concept Le monde du corps 2 est d’être face à soi. »

S’agit-il d’une preuve de l’importance de ces trois mots-clefs : lorsqu’ Anne-Marie Dussault demande finalement qui, parmi les 160 personnes présentes, signerait le formulaire pour donner son corps à des fins de plastination, deux seulement lèvent la main.

Le 23 mai 2007, le Centre des sciences de Montréal recevait également un séminaire de la Commission de l’éthique de la science et de la technologie (Québec) portant sur le thème « Le corps humain et son utilisation : à chacun ses choix? ». Ce séminaire était réservé aux membres de la Commission.

 

 
 
   
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