La forêt, entre garde-manger et pharmacie

22 novembre 2018 | Brite Pauchet

Dans le cadre du retour de l’exposition Génie autochtone, notre collaboratrice Brïte Pauchet a rencontré Alain Cuerrier, chercheur à l’Institut de recherche en biologie végétale (IRBV), un partenariat entre l’Université de Montréal et l’Espace pour la vie.

Combiner les savoirs traditionnels autochtones avec la science contemporaine ? C’est ce que cet ethnobotaniste tente de faire. Alain Cuerrier collabore notamment avec les Cris et les Inuits du Québec afin de documenter leur utilisation des plantes, qu’elle soit traditionnelle, médicinale ou alimentaire. Un résultat concret de ses recherches est l’identification de plantes locales à potentiel antidiabétique, que les membres des Premières Nations souffrant de diabète peuvent désormais mieux combiner avec les médicaments classiques.

Alain Cuerrier

Alain Cuerrier. Photo: IRBV

Brïte Pauchet — Quel lien entretiennent les peuples autochtones avec leur environnement?

Alain Cuerrier — Les Premiers Peuples ont un lien très fort avec leur environnement. Pour vous donner un exemple, avec des collègues de l’IRBV, nous avons organisé un atelier en nature qui rassemblait huit jeunes et huit Aînés. Après dix jours, nous avons demandé à chacun de partager un mot sur l’évènement. Une jeune fille a témoigné : « Le fait d’être ici, dans le territoire, dans ma langue, avec des Aînés de ma nation, cela soigne la moitié de mes problèmes personnels ». On sait que les randonnées en nature sont bonnes pour la santé mentale de la population en général ; pour les Autochtones, cela revêt un sens particulier, plus profond.

B. P. — Vivre sur le territoire, cela signifie y trouver quotidiennement de quoi manger. Y a-t-il des plantes particulièrement appréciées?

A. C. — Les Premières Nations raffolent des petits fruits : bleuet, airelle rouge, camarine noire, chicouté, gadelle, framboise arctique… On les cueille surtout à l’automne, ou tôt au printemps alors qu’ils ont passé l’hiver sous la neige et ont accumulé du sucre, comme la camarine noire ou l’airelle rouge. Les baies se mangent de multiples façons : crues, cuites en compote ou en confiture, intégrées aux gâteaux et à la banique ou en « suvalik », une sorte de crème glacée riche dont les Inuits sont friands, montée à base de camarine, de graisse animale et d’œufs de poisson.

fruits

Airelle rouge, camarine noire, chicouté, gadelles. Photos : Agriculture et Agroalimentaire Canada, Wikimedia Commons (Dick Culbert), USDA, Wikimedia Commons (Lukas Riebling).

Il est possible de manger les petits fruits en dehors de la saison de récolte en les conservant dans le sol. Dans le Grand Nord, on les met dans un sac qu’on enfouit à proximité du pergélisol, comme dans un frigo. Plus au sud, on les fait d’abord fermenter en une espèce de fromage semi-ferme. Puis on place cette galette dans un panier de bouleau qu’on enterre. Le bouleau permet de protéger les aliments de la putréfaction.

B. P. — Vos recherches portent principalement sur les plantes médicinales. Quelles sont les plantes d’usage courant ?

A. C. — Il y a rarement un médecin dans chaque communauté. Les gens ont besoin, comme partout, de se soigner. Ils utilisent donc la pharmacopée traditionnelle. Celle-ci aurait facilement pu disparaître à la suite de la colonisation et de l’évangélisation. Mais elle a survécu, à l’insu des autorités, preuve de son utilité.

Parmi les plantes les plus estimées se compte le thé du Labrador. On le prend pour les problèmes respiratoires, comme le rhume ou la grippe. On peut aussi utiliser les conifères, riches en terpènes antibactériens. Pour les blessures, la sphaigne s’avère un excellent pansement. Elle est acide et bactériostatique, c’est-à-dire qu’elle empêche le développement des bactéries dans la plaie. Le mélèze ou les vieilles branches de conifères, qu’on pose en cataplasme dans de la graisse d’ours, aident également la guérison.

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Thé du Labrador. Photo : Flickr.com/Jason Hollinger

B. P. — Comment peut-on introduire ces connaissances traditionnelles dans la pratique actuelle de la médecine?

A. C. — Notre projet le plus récent vise à améliorer l’intégration de la médecine traditionnelle à la pratique médicale dans les communautés. Les patients utilisent des plantes médicinales pour soulager leurs symptômes, ce qui peut affecter l’action de certains médicaments. Si les professionnels de la santé sont au courant, ils seront en mesure d’adapter leur approche. Un exemple concret, bien que loin des plantes, est d’offrir de la viande d’orignal aux personnes hospitalisées dans les centres de santé, un plat aussi réconfortant là-bas qu’un pâté chinois ici. Cela se fait dans certaines communautés, mais pas dans d’autres. Je suis persuadé qu’il est possible de faire une place à la médecine traditionnelle. C’est à chaque communauté de décider comment.

L’exposition Génie autochtone est ouverte jusqu’au 18 mars 2019. On y parle aussi de plantes médicinales et d’alimentation! En attendant, pour en savoir plus sur Alain Cuerrier et ses travaux :

- Alain Cuerrier: un botaniste chercheur à la défense des plantes médicinales  

- Un thé d'exception! 

- Fruit ou légume?

 

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